|
|
![]() |
||||||||||||||||||||||
|
Alanis Obomsawin est la personnalité la mieux connue parmi de nombreux documentaristes autochtones canadiens, sans doute parce qu'elle est l'une des premières à avoir exercé ce métier en entrant à l'Office national du film (ONF) dans les années 1960. Mais elle est également célèbre pour avoir entrepris l'énorme tâche de réaliser un film éducatif qui fouille les circonstances historiques complexes entourant la Crise d'Oka, survenue à l'été de 1990. Ce film, intitulé Kanesatake : 270 ans de résistance, a été présenté lors de nombreux festivals du film et en d'autres occasions, et il est étudié dans des écoles et des universités de partout au pays. Il est efficace, non seulement par son style, lors d'interviews qui donnent une impression de sensibilité et d'intégrité subjectives, mais aussi parce qu'Alanis était la seule cinéaste admise « dans les coulisses » et capable de donner le point de vue du peuple Mohawk. Sa réputation de défenseur de la justice sociale chez les Autochtones du Canada, acquise par son travail de cinéaste, lui a certainement valu la confiance nécessaire pour être admise dans cette situation délicate et dangereuse, mais pourtant elle est bien plus qu'une cinéaste ou une militante. De nombreux journalistes et auteurs ont tenté de pénétrer l'âme de cette cinéaste de renom. Dans le numéro de l'été 2003 de Take One, Adrian Harewood nous fournit une description captivante de l'énigme Alanis Obomsawin :
Alanis est une personne fascinante et complexe, qui a choisi un cheminement peu conventionnel. Mme Obomsawin (dont le nom se traduit par « éclaireur ») naît au New Hampshire en 1932 d'un père guide de chasse et pêche et d'une mère guérisseuse. Elle est originaire de la tribu des Abénaquis, ou « peuple du lever du soleil ». Elle déménage à la réserve d'Odanak, près de Sorel, au Québec, à l'âge de six mois, et passera l'essentiel de sa jeune enfance à apprécier ses racines autochtones. Elle garde des souvenirs heureux des couleurs et du luisant des éclisses de frêne entrant dans la fabrication des paniers, de l'odeur de foin embaumant toutes les maisons, ainsi que de ses parents qu'elle aimait tant. Sa tante Alanis fabrique de beaux paniers en frêne blanc, et le cousin de sa mère, Theo, lui enseigne l'histoire du peuple abénaquis. D'autres parents font de la sculpture et fabriquent des canoës avec le bois des frênes, des épinettes, des bouleaux et des pins qui poussent en abondance non loin de là. Plus tard, à l'âge de neuf ans, elle déménage avec sa mère et son père à Trois-Rivières, à seulement 48 kilomètres de la réserve d'Odanak. L'adaptation s'avère difficile, car elle est la seule enfant autochtone de l'école et parle difficilement le français ou l'anglais. Elle subit quotidiennement les préjugés et le racisme, et les autres enfants la battent régulièrement. Durant les cours d'histoire, elle est obligée d'écouter des leçons sur « les prêtres martyrs torturés à mort par les Indiens ». Les gens la regardent souvent avec mépris, tout comme ils regardent de haut les siens. Cependant, ses parents restent fidèles à leurs traditions et à leur spiritualité, et ils soignent même de nombreux voisins avec des remèdes traditionnels à base d'herbes médicinales. Trois ans après son arrivée à Trois-Rivières, Alanis voit son père mourir et commence à se révolter contre les préjugés et le racisme : « Ma vie a changé quand j'avais 12 ans... Mon père est mort et j'ai décidé que je n'allais plus me faire battre tous les jours à l'école par les autres filles de la classe. C'était ma décision, tout simplement : à un moment donné, j'ai dit "ça suffit". Et c'est tout. Le lendemain, c'était fini. » [Traduction] (Monk, p. 60) Elle lutte également contre le stéréotype de l'« Indien » : « Je n'ai jamais cru être ce que l'on me disait que j'étais. Je savais qu'il y avait beaucoup de mensonge là-dedans. Chaque fois que j'essayais de faire quelque chose, on me disait : "Ah, tu ne peux pas faire ça, tu es une Indienne!" Plus on me disait ça, plus je répondais, "Eh bien, je vais le faire quand même". J'étais une combattante, tout simplement. Je voulais juste changer les choses. » [Traduction] (Harewood, p. 14) Cet esprit combatif, elle s'en sert dans son travail, bien qu'aujourd'hui, plus mûre, elle fasse davantage appel à la stratégie. C'est à cause de ce qu'elle a vécu à l'école qu'elle s'est mise à s'engager socialement : « C'était mon combat, dès le départ, faire changer les choses dans le système éducatif pour mon peuple, je voulais que notre histoire soit enseignée, que nous essayions de faire nos propres cours et de les intégrer aux programmes éducatifs. » [Traduction] (Tallon, p. 12) Alanis quitte Trois-Rivières à l'âge de 22 ans puis, après avoir appris l'anglais en Floride, déménage à Montréal à la fin des années 1950, où elle fait partie d'un cercle d'artistes. Peu après, elle se distingue en tant que chanteuse (évoluant généralement dans le circuit des festivals de musique folklorique, mais se produisant aussi dans les écoles, les musées et les prisons), et aussi en tant que conteuse, pour donner aux enfants autochtones une fierté grâce à la tradition orale autochtone et les aider à développer leur estime de soi. « Obomsawin s'intéresse tout d'abord grandement aux jeunes Autochtones. » (Steven, p. 176) En 1965, la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) [réseau anglais de la Société Radio-Canada] fait un documentaire sur l'art et l'action sociale d'Alanis pour l'émission « Telescope », ce qui attire sur elle l'attention de deux producteurs de l'ONF, Wolf Koenig et Bob Verrall. Ces producteurs, qui travaillent à un documentaire sur les militants, l'invitent à titre de consultante pour ce documentaire et pour plusieurs autres projets. En 1967, elle travaille à ses propres projets, dont une trousse éducative multimédia pour les tribus Manowan et L'Hawat. Alanis travaille toujours pour l'ONF et continue de chanter et de visiter des écoles, des prisons et des communautés. Son album le plus connu, Bush Lady, paraît en 1988. Sur une note plus personnelle, Alanis a élevé sa fille, Kisos, qui est aujourd'hui dans la trentaine. Elle fait également des eaux-fortes, qu'elle expose de temps à autre, pour évacuer le stress de la journée. Ses filmsEn 1971, Alanis achève son premier film, Christmas at Moose Factory. Elle y témoigne de son attachement pour les enfants de ce village cri de la baie James en montrant leurs dessins et peintures et en leur donnant l'occasion de parler de ces images et de ce qui se passe chaque jour dans leur communauté. Son deuxième film, Mère de tant d'enfants (1977) est un projet auquel elle tient énormément, et ce, dès le début :
Elle convainc difficilement les éventuels partenaires de financer le film. Le thème du film n'intéresse pas l'ONF, ni le ministère des Affaires indiennes (qui a partiellement financé d'autres films). Elle reçoit des lettres qui lui disent de laisser tomber son projet. À un certain stade, elle renonce à son projet, mais revient aussitôt sur sa décision quand elle songe à toutes les énergies déjà investies. Elle se rend à Ottawa et cogne à des portes jusqu'à ce qu'elle revienne avec un financement du Secrétariat d'État. Elle réalise son film en plusieurs segments, car à chaque fois, elle doit retrouver du financement. Lorsqu'elle termine enfin son film, elle reçoit une lettre du Secrétaire d'État affirmant que « jusque-là, ils n'ont jamais aussi bien investi leur argent dans un film. » [Traduction] (Alioff et Schouten Levine, p. 14) Plus tard, ses films traitent davantage de politique et de société, à commencer par Les événements de Restigouche (1984), un film sur les deux descentes controversées de 550 agents de la Sûreté du Québec dans une petite réserve Mi'kmaq bordant la rivière Restigouche. La raison donnée pour ces interventions était que le ministère québécois des Pêches devait enquêter sur une présumée surpêche de saumon dans la réserve. Ce film est important pour Alanis, car il est l'un des premiers à révéler sa force de caractère. Christopher Gittings est d'avis que la confrontation d'Alanis avec le ministre québécois des Pêches de l'époque, Lucien Lessard, est « l'une des scènes les plus fortes » du cinéma documentaire, car elle pointe du doigt « l'hypocrisie et la myopie de sa position sur la souveraineté nationale » :
M. Gittings précise que, « à la fin de l'interview et du film, M. Lessard s'excuse personnellement pour tout problème que ses actions auraient pu causer. » [Traduction] (Gittings, p. 218) C'est là un des meilleurs exemples de ripostes données par Alanis au cours de sa vie adulte. Toujours est-il que ce n'est pas seulement le ministre des Pêches qu'Alanis prend sur elle de confronter. Elle doit également contester certaines personnes à l'ONF, qui pensent qu'elle ne doit pas interviewer des « Blancs ». Elle leur répond ceci :
Les événements de Restigouche donnera aux habitants de la réserve un sentiment de dignité et une chance de s'exprimer. Ce film permettra aussi aux membres de la communauté de mieux se comprendre. Par la suite, Alanis Obomsawin entreprend une autre œuvre importante, Richard Cardinal : le cri d'un enfant métis (1986), qui porte un regard poignant sur la courte vie d'un adolescent métis qui s'est suicidé après avoir fait 28 foyers d'accueil et établissements. Alanis se dit très touchée par ce qui est arrivé à Richard : « Je dis aux enfants de voir qui nous avons perdu, de voir quel poète il était. Aujourd'hui, il est parti. C'est vraiment dommage que personne ne se soit aperçu de ce qui s'est passé, comment il en est arrivé là. » [Traduction] (Steven, p. 182) Le film porte également un regard pénétrant sur le système albertain de protection de l'enfance de l'époque, et entraîne ainsi des changements. Comme l'explique Alanis :
Ce film, elle l'a aussi fait pour les autres enfants : « Je veux que les gens qui regardent le film adoptent une autre attitude la prochaine fois qu'ils rencontrent ce que l'on appelle un "enfant problème", qu'ils aient un peu d'amour pour lui, qu'ils entrent en relation avec lui, au lieu de se l'aliéner. » [Traduction] (Alioff et Schouten Levine, p. 12) Pour Alanis, c'est l'un de ses films les plus douloureux. Au cours du tournage, elle se rend dans le village natal de Richard, Fort Chipewyan, et visite le cimetière où il est enterré. Elle raconte aussi l'expérience suivante :
La compassion d'Alanis, qui concerne aussi les parents d'accueil, est évidente. Son intention n'est pas de pointer du doigt des gens qui n'ont pas la vie facile, comme les travailleurs sociaux, mais plutôt de changer un système inefficace :
Dans un autre passage, elle explique son besoin de parler de ses intentions par rapport au film, pour que le cinéaste et l'auditoire se comprennent mieux :
Par la suite, Alanis fera plusieurs autres films, notamment sur un centre de désintoxication près d'Edmonton, sur les sans-abri à Montréal et sur une garderie de Montréal; tous traitent du travail d'institutions autochtones au service des Autochtones. Viennent ensuite les événements d'Oka et la série de films provenant de séquences tournées en coulisses, dont le récit de l'arrestation d'une des personnes impliquées dans le face-à-face, et le portrait d'un « warrior » [guerrier] ayant travaillé comme monteur de structures d'acier sur les gratte-ciel de New York. Parmi ses derniers films, on compte La Couronne cherche-t-elle à nous faire la guerre? (2002), qui dépeint la violence et les tensions raciales qui se sont accentuées lors du conflit sur les pêches impliquant la communauté mi'kmaq d'Esgenoopetitj (Burnt Church), au Nouveau-Brunswick. StylePlusieurs auteurs ont analysé le style distinctif d'Alanis. L'élément qui se détache, c'est l'authenticité du propos, le besoin qu'éprouvent les Autochtones de parler eux-mêmes de ce qui les concerne :
Bird Runningwater, programmateur des initiatives autochtones au festival du film de Sundance, en Californie, donne une perspective autochtone du style d'Alanis :
Robert Houle, l'un des conservateurs de l'exposition « Terre, esprit, pouvoir » du Musée des beaux-arts du Canada, considère que l'œuvre d'Alanis appartient à un « réalisme social » porteur de changement et de guérison :
Le style d'Alanis Obomsawin rompt avec le style documentaire didactique traditionnel de l'ONF pour favoriser l'interview :
L'approche subjective n'est pas nécessairement considérée comme désobligeante :
Certaines critiques, qui ont pris Alanis à partie pour sa subjectivité, révèlent de ce fait leur incompréhension de ce qu'elle essaie de faire. Jerry White poursuit son explication :
Alanis a créé son propre style en utilisant adroitement l'interview et la subjectivité, pour remplir son rôle de défenseur des droits sociaux des Autochtones. ConclusionAlanis Obomsawin est une femme complexe. Sa culture autochtone s'enracine dans la beauté de sa jeune enfance passée dans la réserve d'Odanak et dans sa lutte contre la discrimination et l'injustice qu'elle a connues à l'adolescence. Jeune adulte, elle est devenue chanteuse, éducatrice et militante. Son travail de cinéaste à l'ONF, malgré les défis liés à sa condition de femme et d'Autochtone, lui a permis d'approfondir son rôle d'éducatrice et de chantre du changement social. C'est une combattante capable de compassion qui comprend l'imperfection propre à tout être humain :
C'est cette combinaison de force, de courage et de compassion qui la définit en tant que cinéaste de fond et d'intégrité. Dans le même ordre d'idées, Alanis n'a jamais voulu parler de ses épreuves personnelles en tant que femme autochtone dans le monde masculin du cinéma. Sa priorité consiste plutôt à travailler au changement social et à ramener à l'avant-plan la voix des peuples autochtones :
Filmographie1971 Christmas at Moose Factory * Le Native American Council du Dartmouth College présente A Way of Learning (un film en dehors de la production de 1988 de l'ONF, réalisé en collaboration avec le professeur et coproducteur Bruce Duthu. Le film traite des expériences vécues par les étudiants autochtones inscrits au Native American Program du Dartmouth College où le taux de racisme était très élevé.) PrixMembre de l'Ordre du Canada, 1983 (nomination et investiture) Titres honorifiquesBourse de recherche du Ontario College of Art Comités et conseilsPrésidente du conseil d'administration du Foyer pour femmes autochtones de Montréal Ressources« Alanis Obomsawin. » Rassemblement national sur l'expression artistique autochtone. Ottawa : Conférence de Patrimoine canadien, du 17 au 19 juin 2002. www.expressions.gc.ca/obomsawin_f.htm (consulté le 8 septembre 2004]. Allioff, Maurie et Susan Schouten Levine. « Interview: The Long Walk of Alanis Obomsawin. » Cinema Canada. No 142 (juin 1987), p. 10-15. Gittings, Christopher E. « Visualizing First Nations. » Dans Canadian National Cinema: Ideology, Difference and Representation. London : New York : Routledge, 2002, p. 196-230. Harewood, Adrian. « Alanis Obomsawin: A Portrait of a First Nation's Filmmaker. » Take One. Vol. 12, no 42, p. 13-15. Houle, Robert. « Alanis Obomsawin. » Dans Terre, esprit, pouvoir : les premières nations au Musée des beaux-arts du Canada. Ottawa : Musée des beaux-arts du Canada, 1992, p. 204-211. Lewis, Randolph. Alanis Obomsawin : The Vision of a Native Filmmaker. Lincoln, Nebraska: University of Nebraska Press, 2006. Monk, Katherine. « First Takes: Our Home and Native Land. » Dans Weird Sex & Snowshoes: And Other Canadian Film Phenomena. Vancouver : Raincoast Books, ©2001, p. 45-62. Morrisseau, Miles. « Alanis Obomsawin: Documenting Our Reality. » Aboriginal Voices. Vol. 3, no 3 (juillet-septembre 1996), p. 28. Newson, Janice A. « Outstanding Contribution Award 1994: Alanis Obomsawin. » Society / Société. Vol. 19, no 2 (mai 1995), p. 37-39. Pick, Zuzana. « Storytelling and Resistance: The Documentary Practice of Alanis Obomsawin. » Dans Gendering the Nation: Canadian Women's Cinema. Toronto : University of Toronto Press, ©1999, p. 76-93. Steven, Peter. « Interviews: Alanis Obomsawin. » Dans Brink of Reality: New Canadian Documentary Film and Video. Toronto : Between the Lines, 1993, p. 176-186. Tallon, Joan. « Order of Canada Promotion for Alanis Obomsawin. » Windspeaker. Vol. 19, no 10 (février 2002), p. 12. White, Jerry. « Alanis Obomsawin, Documentary Form, and the Canadian Nation(s). » Dans North of Everything: English Canadian Cinema since 1980. Edmonton : University of Alberta Press, 2002, p. 364-375. |
|||||||||||||||||||||